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Les trois monothéismes (Judaïsme, Christianisme et Islam) sont généralement considérer comme des religions du « livre », chacun possédant ses livres sacrés. Pourtant cette opinion est très faiblement fondée en ce qui concerne le christianisme.
Le christianisme n’est pas fondamentalement une religion du livre, puisqu’il a vécu sans le Nouveau Testament. Le Christ meurt et ressuscite en l’an 30 de l’ère chrétienne. Mais il faut attendre dix à vingt ans avant de voir les premiers écrits chrétiens apparaître. L’Epitre de Jacques est l’un des premiers écrits néotestamentaires, il est rédigé dans les années 40. Ce sont surtout les années 50 à 60 qui donnent naissance au plus grand nombre d’écrits néotestamentaires : les Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc, Luc), les Actes des Apôtres (Luc), ainsi que quelques Epîtres (Paul, Pierre, Jude) voient le jour. L’Epitre aux Hébreux, dont nous ne connaissons pas l’auteur, est écrite peu avant 70. Enfin les écrits de Jean sont les plus tardifs, puisqu’il compose seulement dans les années 90 son Evangile, ses trois Epitres et l’Apocalypse. Tous ces écrits sont encore noyés sous une masse d’autres documents. Tous ces textes ont dût vivre l’épreuve de la réception par la communauté chrétienne. Des désaccords parfois profonds ont partagé les chrétiens. Un accord global apparaît vers les années 150, mais le canon du Nouveau Testament n’est définitivement fixé qu’en 382 au Concile de Rome. Cela signifie que durant plus de trois siècles, le christianisme n’a pas vécu avec un livre sacré et proprement chrétien, mais avec une collection parfois incertaine. Pis, durant les dix premières années de son existence, le christianisme était dépourvu de tout support écrit (encore une fois, proprement chrétien). Lorsque l’on regarde la liste des auteurs, un fait est marquant : Jésus n’a rien écrit de lui-même. Celui qui devait tout accomplir n’a pas écrit.
En revanche, si le christianisme a vécu ses dix premières années sans écrits propres, il reposait cependant sur un ensemble de livres, la Thora, que nous appelons aujourd’hui l’Ancien Testament. Mais ce n’était pas la Thora hébraïque, bien plutôt une version grecque, parfois un peu libre de l’original : la Septante. Probablement Jésus a-t-il lu directement le texte hébraïque, mais les évangélistes le font citer le texte de la Septante. La substitution du texte massorétique par la Septante pose d’ailleurs quelques problèmes, puisqu’il arrive que la tradition change manifestement le sens original. Quoiqu’il en soit, au début, le monde chrétien, majoritairement helléniste, n’a pas eu d’autre choix que de lire la Septante. Le christianisme a donc vécu ses débuts avec au moins une collection de livre a peu près établie : la Septante, traduction imparfaite de la Thora, et pourtant considérée comme inspirée. Peut-être serait-il préférable d’ajouter une exception avec les marcionites par exemple, courant très influant chez les premiers chrétiens qui considérait Jésus comme le véritable Dieu, autre que celui d’Israël, et qui rejetaient donc la Thora.
Admettons que le christianisme ait vécu à ses début sur l’Ancien Testament (peu importe qu’il soit ici en hébreu ou en grec). Ce qui allait devenir le Nouveau Testament n’était que l’interprétation juste de l’Ancien. L’Ancien se suffisait à lui-même, Jésus ne parle que de l’Ancien, il l’accomplit, il n’ajoute rien qui ne dépasse du cadre de l’entre-ligne de l’Ancien. Le véritable livre, s’il y en a un, pour le chrétien, ce n’est pas le Nouveau Testament mais l’Ancien. Le Nouveau n’est qu’une aide, un commentaire de l’Ancien. Le rôle de Jésus à consister à montrer le sens de la loi et à accomplir la promesse qu’elle contenait. On aurait donc pu se passer du Nouveau Testament. C’est seulement au fil du temps, voyant que Jésus ne revenait pas si vite qu’ils l’avaient espérés, que les chrétiens prirent conscience de l’importance de garder en mémoire l’œuvre de Jésus, afin de ne pas l’oublier. Le Nouveau Testament n’est donc qu’une aide, en bas de marge de l’Ancien Testament. Autrement dit, le Christianisme n’a pas de livre qui lui soit véritablement propre, puisqu’il le partage avec les juifs.
Cela n’est vrai qu’à condition que le judaïsme soit lui-même une religion du livre. Mais il ne l’est pas davantage que le Christianisme, pour les mêmes raisons que ce dernier. Abraham, Isaac et Jacob n’ont jamais vu la moindre inscription hébraïque (un point moins d’un millénaire, selon les estimations, écarte Abraham de l’apparition de la langue hébraïque). Pourtant, c’est bien avec Abraham que Dieu forme une alliance, et c’est bien Jacob que Dieu renomme Israël. C’est seulement avec Moïse qu’interviennent les premières inscriptions : les tables de la loi, puis le pentateuque. Le judaïsme existait donc bien avant la moindre écriture sacrée.
Alors, si le judéo-christianisme n’est pas une religion du livre, qu’est-il ? Une religion de la foi. Une religion de la foi en Dieu, en un Dieu qui sauve (d’où le nom de Jésus). Le fondement du judéo-christianisme, ce n’est pas du tout un livre, mais une foi en un Dieu qui sauve. C’est aussi bien le cas pour Israël que pour les chrétiens. Les livres sont venus pour aider les fidèles préexistants, et non pour fonder le peuple de Dieu. Les livres sont pour le peuple, et non le peuple pour les livres (formule qui sonne pharisien). Les livres n’ont donc aucune nécessité, mais pourtant ils sont utiles afin de guider et de corriger. Mais là encore, un lecteur dépourvu de foi ne parvient pas à saisir le sens ou la réalité du texte (les juifs veulent des signes et les grecs la sagesse). Et la foi venant de Dieu, le christianisme avant tout une religion de la relation entre l’homme et Dieu.
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